La journée était maussade et, à défaut de pouvoir s’installer sur une terrasse au centre-ville, les trois amies s’étaient rabattues sur le Rooftop, un restaurant situé, comme son nom le suggère, au dernier étage de la plus haute tour de la petite cité. Rien à voir cependant avec les gratte-ciel new-yorkais, mais on avait, de là-haut, une vue sympathique et panoramique sur les environs. La principale raison pour laquelle Carla aimait ce restaurant, ce n’était pas pour ses lasagnes du chef toujours un peu trop grillées sur le dessus, ni pour ses cocktails hors de prix, encore moins pour son acoustique déplorable qui rendait les conversations difficiles. Elle n’appréciait pas particulièrement non plus les goûts douteux du DJ, ni les lumières stroboscopiques RGB, allumées de jour comme de nuit et qui lui donnaient la migraine. Carla aimait ce restaurant pour ses toilettes avec vue. Oui. Ses toilettes. Avec vue. L’attraction principale du lieu. Peut-être même la seule raison valable de visiter l’endroit. (Quand le meilleur d’un restaurant consiste en ses toilettes, peut-on dire que c’est un restaurant de merde ? Que le patron a des goûts de chiottes ? Vous avez trois heures.) Même les jours de pluie, on pouvait, par la grande fenêtre face à laquelle on trônait, admirer, tout en soulageant sa vessie, le paysage qui s’étendait alentour jusque là où l’œil se heurte aux montagnes, contempler les toits qui s’étageaient jusqu’aux confins de la ville, le damier baroque que dessinaient les rues, les trains qui arrivaient toujours à l’heure, repartaient toujours à l’heure, et plus loin, le ballet des tracteurs qui allaient et venaient dans les grands champs striés de profonds sillons et piquetés de balles rondes, les colonnes de voitures qui, telles des fourmis, suivaient le ruban de l’autoroute qui balafrait la plaine.
Carla, Emilie et Mariam avaient passé l’après-midi à papoter en grignotant des pâtisseries, confortablement installées dans les canapés en skaï noir qui bordaient la baie vitrée. Carla avait manqué de peu l’expulsion manu militari du café lorsqu’elle s’était offusquée, peut-être avec un peu trop de véhémence, du fait que les tisanes étaient en sachets. Qui plus est, affront suprême, en sachets d’une grande marque internationale. Quatre balles pour de la tisane en sachet sans goût, vous devriez avoir honte, alors qu’il y a des producteurs locaux de plantes aromatiques qui en ont de la bonne ! avait-elle crié, en pointant un doigt accusateur sur la carte mal orthographiée (il manquait un l à camomille, mais cela aurait très bien pu être de la verveine, du thym ou du fenouil, de toute façon tous ces sachets avaient le même goût de rien). Ses deux amies avaient tempéré un peu ses ardeurs pour éviter un embrasement de l’échauffourée et Carla avait finalement opté pour un cappuccino.
A l’instant même où Emilie venait de leur annoncer, l’air de rien, entre deux bouchées de mille-feuille, qu’elle avait rencontré Kilian, le convoyeur du labo aux yeux bleus, et que le développement de l’affaire lui semblait prometteur, Angie fit irruption dans le café. Iel s’était maquillé·e – les cils allongés au mascara, un trait d’eye-liner parfait qui rendait Carla un peu jalouse, elle qui n’avait jamais réussi à en tracer un sans trembler, un peu d’ombre à paupières – et portait un pantalon resserré aux chevilles ainsi qu’un t-shirt de coton couleur olive, légèrement cintré et aux manches en biais. Tout ceci n’aurait pas dû avoir la moindre importance, si ce n’est qu’iel dégageait ainsi une aura que l’on aurait pu qualifier de féminine, qui plaisait beaucoup à Carla. Ce qu’elle lui fit remarquer lorsqu’elle se hissa sur la pointe des pieds pour l’embrasser.
— Je vous avais dit, le Plan n’était pas un plan foireux ! lâcha-t-elle, une pointe d’orgueil dans la voix, avant de se diriger vers le comptoir pour commander une nouvelle tournée de boissons.
Au moment où elle s’apprêtait à interpeler la serveuse qui, le dos tourné, essuyait méticuleusement des verres à pied, un mec, bien plus jeune qu’elle et dont elle n’avait pas remarqué la présence jusque là, l’apostropha agressivement :
— C’est ton copain ?
— Qui donc ?
— Le grand blond habillé comme une gonzesse.
De quoi se mêlait-il ? Si elle n’avait pas déjà failli se faire virer du lieu un peu plus tôt dans l’après-midi, elle lui aurait sans doute fait remarquer vertement que ce n’était pas ses affaires. Cependant, n’ayant pas la moindre envie de causer une nouvelle esclandre, elle se contenta de hausser les épaules, feignant l’ignorance. Mais l’individu n’en resta pas là.
— Ou ta copine, peut-être ? C’est qu’on sait pas trop, hein, peinturluré de la sorte, aussi. Franchement, pour sortir avec ce genre de…. chose… faut avoir un sérieux problème.
Le jeune homme fit une grimace de dégoût en marmonnant quelques mots qui avaient ressemblé, à l’oreille de Carla, à des insultes.
— Ben alors, tu réponds pas quand on te parle ?
Cette conversation – enfin, si on pouvait appeler ça une conversation – n’était pas voulue, pas agréable, pas appropriée. Elle réfléchissait à une manière d’y mettre fin, lorsqu’une voix grave, derrière elle, la fit sursauter.
— Tu vas te taire, petit merdeux, et me faire le plaisir de dégager de ma vue ou je te démonte la gueule.
Dans le regard d’Angie se lisait une colère que Carla n’avait jamais vue, sa mâchoire contractée, ses poings serrés, tout son corps tendu comme s’iel allait, effectivement, se mettre à cogner. Fort. Elle l’attrapa doucement par le poignet.
— Angie, murmura-t-elle, laisse tomber.
Elle l’entraîna hors du restaurant avant que la situation ne s’envenime et fit signe à ses amies de prendre leurs affaires et de les rejoindre.
Plus tard, dans sa cuisine, le pot de beurre de cacahuète dans une main, le couteau dans l’autre, affairé·e à tartiner une tranche de pain, Angie desserra enfin les dents et prononça sa première parole depuis qu’iels avaient quitté le restaurant :
— Quel connard. Ça faisait longtemps que ça m’était pas arrivé, ce genre de chose. Je fais attention aux endroits où je vais, d’habitude. Pourquoi vous êtes allées dans ce bar, Carla ?
— C’est… les toilettes avec vue…, répondit Carla d’une voix presqu’inaudible tellement la honte l’étouffait.
— C’est un repaire de gens homophobes, transphobes, et je-sais-pas-trop-quoi-encore-phobe. Ah, racistes, aussi. Je sais pas comment Mariam a accepté de vous suivre là, d’ailleurs. Les toilettes. Franchement, t’es pas sérieuse, Carla.
Sa voix était glaciale et le silence qui s’abattit ensuite, polaire.
— T’as aucune notion de la réalité, ma pauvre. T’es aveuglée par tes privilèges.
Elle avait beau le savoir, se l’entendre dire lui faisait mal, quelque part dans ce lieu incertain où se logeait son orgueil.
Tandis qu’Angie, appuyé·e contre le plan de travail, mastiquait sa tartine dans le plus grand des silences, Carla, assise à la table à l’autre bout de la cuisine, arrachait méticuleusement les petites peaux autour de ses ongles. La tension entre elleux était palpable et Carla ne savait pas quoi faire pour réchauffer l’ambiance.
Une fois sa tartine avalée, Angie se lava les mains sous le robinet de l’évier, les savonna, un doigt après l’autre, les rinça, puis les essuya soigneusement avec le linge accroché à la patère. Ses gestes étaient lents, mesurés, et Carla eut l’impression qu’ils contribuaient, comme une sorte de rituel purificateur, à l’apaisement de sa colère. De fait, lorsqu’iel se retourna vers elle, son visage paraissait plus détendu. Sans mot dire, iel contourna la table et l’attrapa délicatement par les poignets pour la faire se lever de sa chaise. Puis iel l’emmena jusqu’à la chambre, où ils s’allongèrent côte à côte dans le lit, de manière à ce que leurs visages se retrouvent face à face. Leurs regards s’aimantèrent, plus éloquents que n’importe quelle parole, et pendant de longues minutes un dialogue silencieux se noua entre leurs deux corps palpitants, tendus l’un vers l’autre comme par un champ magnétique puissant et invisible. Leurs orteils se cherchaient, leurs mains, telles de gracieuses ballerines, se frôlaient en de lentes arabesques, leurs respirations se répondaient, écho de leurs océans intérieurs qui se répercutait sur le rivage l’un de l’autre.
Les yeux rivés à ceux d’Angie, Carla prit une profonde inspiration avant de murmurer :
— Tu as raison, je n’ai aucune idée de ta réalité. En fait, depuis que je t’ai rencontré·e, j’ai plongé dans un monde qui m’était totalement inconnu. Et cela m’arrive de faire ou de dire, sans doute, des choses blessantes sans que ce soit mon intention, j’en suis sincèrement désolée. Je… je ne savais pas, pour le restaurant.
Angie caressa doucement son bras nu du bout des doigts.
— Je sais, ma chouette, je sais. C’est juste que... je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur que, comme d’autres avant toi, tu trouves que c’est trop compliqué d’être avec moi. Qu’il y a toujours des problèmes. Que je suis trop ci, trop ça, pas assez ci, pas assez ça, insuffisante ou débordante...
— Inclassable. Surprenante. Inspirante. Parfaite. Toi. Je ne pense pas que ce soit compliqué, non.
— J’aime ta naïveté, Carla, j’aime ta naïveté... Même si c’est probablement ta grande vulnérabilité. Et que je ne pense pas trop me tromper en disant que certaines personnes en ont abusé. Mais c’est une belle qualité, ma chouette. J’aime ta façon tellement candide de voir le monde. Et de me voir moi. Sans jugement, sans a priori.
— Détrompe-toi, je découvre tous les jours avec effroi la quantité de préjugés que j’ignorais avoir et l’étroitesse de mon esprit.
— Ce que je veux dire, Carla, c’est que tu me regardes avec cette curiosité qu’ont les enfants, tu sais, sans idée préconçue, sans te dire que c’est bizarre, moche, anormal, ou que ce genre de choses ne devrait pas exister. Tu cherches vraiment à me comprendre, à comprendre ce que je vis de l’intérieur, avec sincérité. Avec une sorte d’objectivité scientifique, comme j’ai l’impression que tu le fais avec tous les êtres humains que tu rencontres. Je te vois, Carla, je te vois observer les gens, comme si tu essayais de déchiffrer un code, ou une énigme, en essayant de te mettre à leur place pour considérer les choses de leur point de vue. J’admire ta capacité à t’ouvrir à de nouvelles perspectives, à penser hors du cadre, à te remettre en question.
— Mmmh...
— Ce que je veux dire, en résumé, c’est que tu as gardé ton âme d’enfant. Tu sais, quand tu as quatre ans et demi et que tu tannes tes parents avec des pourquoi qui n’en finissent jamais. Je trouve que c’est une assez bonne définition de comment je te perçois.
En guise de réponse, Carla tendit sa main et la glissa sous le t-shirt d’Angie pour le chatouiller dans le creux des reins.
— Eh, arrête voir ça, c’est un compliment, Carla !
Iel l’attira un peu plus près d’ellui et déposa un baiser sur son nez. Une lueur de tristesse traversa son regard.
— Tu viens à peine d’entrer dans ma vie et voilà que tu t’apprêtes à repartir… Je veux pas que tu partes, ma chouette. Je veux pas que tu partes...


